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"Les décennies aveugles" de Philippe Askenazy

Emploi et croissance 1970-2010

mercredi 8 juin 2011, par Joë l Daniault

Le taux de chômage en France est durablement fort. La France serait-elle donc condamnée au rôle de l’élève médiocre ? s’interroge l’auteur. Selon certains experts, les Français seraient incapables de mettre en Å“uvre les réformes nécessaires pour adapter leurs institutions àla situation. Pour Philippe ASKENAZY, il n’en est rien.

Pour certains chercheurs, l’enjeu scientifique est de comprendre les obstacles àla mise en Å“uvre des réformes nécessaires du marché du travail et de la protection sociale. On connaît les bonnes politiques mais la société ou des pans actifs de celle-ci s’opposent àces réformes. Il faudrait donc changer la société pour lui permettre d’adopter le bon modèle. La théorie de ces penseurs est celle de la « société de défiance  ». Selon les représentants de ce courant de recherche, la France et la plupart des pays de l’OCDE les moins performants connaissent les niveaux de confiance dans les institutions, le capitalisme ou les corps intermédiaires les plus bas. C’est ce qui expliquerait nos mauvaises performances. Ce n’est pas du tout le point de vue qui est développé dans ce livre. En s’appuyant sur ses analyses économiques Ph. Askenazy arrive àdes conclusions différentes :
« Adossée àde nombreuses comparaisons internationales, cette lecture de l’histoire économique récente montre qu’il est impossible de cerner un cas unique : la France ne souffre d’aucun mal spécifique rédhibitoire. Un Français produit dans sa vie, grosso modo, autant qu’un autre Européen moyen de l’Ouest. La France n’a pas plus d’agents publics par habitant que la Grande-Bretagne… En réalité, ses maux sont plutôt banals : ce sont ceux du capitalisme moderne qui entraîne partout de l’instabilité sur le marché du travail.  »
Ce sont les politiques elles-mêmes qui ont engendré bon nombre d’obstacles auxquels font face l’économie et la société française. Pourtant ces erreurs étaient en partie évitables car le rapport Ortoli (1967), non publié, anticipait une mutation rapide du marché du travail et préconisait des mesures àprendre. Au lieu de cela : « les politiques menées entre 1974 et 1981 non seulement illustrent un défaut manifeste de compréhension des problèmes de l’heure, mais contribuent àaggraver durablement la situation. Les gouvernements qui se succèdent alors vont en effet léguer àceux qui les suivent un cadre d’analyse et d’action inadapté pour accomplir efficacement la transition en cours.  » Ph. Askenazy est particulièrement sévère àl’égard de Raymond Barre dont les politiques ont stigmatisé d’une part les immigrés et d’autre part les jeunes qui, depuis, sont souvent condamnés àrester dans des emplois précaires.
Mais la nouvelle majorité sortie des urnes en 1981, pas plus que l’ancienne, ne dispose des clés théoriques pour comprendre l’environnement économique créé par la nouvelle politique de la Banque fédérale américaine. Si bien que le bilan de la gauche reste mitigé. On note une croissance molle mais positive, un nouvel effort dans le domaine éducatif, un faible endettement de l’Etat, une amélioration sensible sur le plan social et une modernisation des relations sociales grâce aux lois Auroux. La réduction du temps de travail a permis la création de 300 000 emplois.
Dans la période suivante, les mesures Juppé (allégements fiscaux) ont également permis la création de 300 000 emplois.
Mais on notera que les pays européens qui ont su le mieux profiter en terme d’emploi du dynamisme économique dans la seconde moitié des années 1980 sont ceux qui ont eu recours au travail àtemps partiel.
Par ailleurs, il faut déplorer le déclin relatif de la France en matière de R. et D. au cours de la dernière décennie, ce qui va peser sur les performances des entreprises.
Dans la période actuelle, l’ensemble des mesures prises pourraient être lourdes de conséquence :
« Au total, en additionnant les réductions d’impôts acquittés par les entreprises, les réductions de cotisations sociales et divers avantages, l’Etat a ouvert en trois ans des dispositifs récurrents d’un coà»t global de 10 à15 milliards d’euros, le tout pour un retour sur investissement aléatoire.  »
Tout cela lancé rapidement et avec une absence totale de réflexion sur les effets pervers de ces mesures, or ce sont justement ces effets pervers qui sont préoccupants :ils risquent de léguer àterme un Etat budgétairement affaibli, des services publics défaillants, une France fracturée, insuffisamment éduquée et innovante avec le spectre de ne jamais sortir du chômage de masse.
Pour sortir de cette ornière, rien ne sert d’imiter des modèles étrangers dont les prétendues leçons conduisent en général aux mêmes erreurs. Il faut au contraire changer de paradigme, ne plus jouer sur les allégements de charge (fiscales ou sociales) mais cerner les besoins et les opportunités des économies mondiales dans la prochaine ou les deux prochaines décennies. Ph. Askenazy retient deux domaines, où la France a des atouts importants, l’éducation et la santé. En revanche, il estime que la « croissance verte  » est un nouveau risque de fourvoiement car elle ne représente guère qu’1% du PIB.
La première urgence est éducative qui permettra en même temps d’accroître notre effort de recherche. Il faudrait un budget supplémentaire de 4 milliards d’euros, le recrutement de 25 000 emplois pendant 5 ans.
« Un nouvel élan universitaire doit permettre àla fois une hausse de 20% des effectifs d’étudiants français en 5 ans et un doublement sur la décennie du nombre d’étudiants étrangers pour le porter àau moins un demi-million.  »
Dans le domaine de la santé, l’idée est d’augmenter l’accueil des patients étrangers dans le système médical français. Le nombre de médecins et d’infirmières est très en deçàdu niveau allemand. La France pourrait doubler les effectifs actuels en médecine et en école d’infirmières, cela nécessite une rallonge budgétaire de 11 milliards d’euros.
La contrainte budgétaire n’est pas rédhibitoire. La France possède des marges de manœuvre considérables qu’une réforme de la fiscalité permettrait de dégager. Il faut réaliser entre 20 et 40 milliards d’euros de recette ou d’économie pour ramener le déficit dans les critères de Maastricht. Or les réductions d’impôt sur le revenu, sur les droits de succession, sur l’ISF depuis 2002 représentent au moins 15 milliards d’euros par an. Le dispositif sur les heures supplémentaires, le crédit d’impôt recherche ( mal adapté), la baisse de TVA sur la restauration représentent environ 20 milliards d’euros.

En conclusion, il faut fixer le cap d’un grand projet économique et social pour la décennie qui s’ouvre et pour cela la France a des atouts :
« Malgré de multiples aveuglements politiques, la France demeure un pays au cÅ“ur de l’Europe, encore crédible, productif, avec une population travailleuse et formée, des infrastructures solides et des services publics efficaces.  »
C’est donc par une note d’optimisme et d’espoir que se termine cet ouvrage.

Note de lecture établie par Joë l Daniault

Saint-Ismier le 07/06/2011