Mad in USA Les ravages du « modèle américain »

Michel Desmurgest Ed. Max Milo L’inconnu international
mercredi 8 avril 2009
par  Joël Daniault

L’auteur, chercheur à l’INSERM, a vécu 8 ans aux Etats-Unis où il a étudié et travaillé. Dans cet ouvrage, il s’appuie sur des statistiques officielles et sur des rapports de recherche universitaires.
Une remarque M.R. Frank, sociologue de l’université de Washington a été mise en exergue en première page du livre :
« Plutôt que d’être séduits et anesthésiés par les mythes de l’Amérique, nous devons nous réveiller à ses réalités. »
Pourtant, au-delà de son discours modérateur sur le capitalisme, c’est ce genre de société dont rêve Sarkozy et qu’il essaie de nous imposer par ses réformes, avec privatisations dans tous les domaines et réductions d’impôts pour les riches ( gestion de l’hôpital comme une entreprise, fragilisation des services publics par la politique de réduction du personnel de la fonction publique, notamment à l’école,...)

Suivant une étude citée, d’un chercheur américain, ce n’est pas le légendaire marché, mais une volonté collective, instrumentalisée par un Etat rigoureux, qui est à l’origine de l’opulence de l’Amérique et de sa classe moyenne.

Malheureusement, depuis que cet Etat a abandonné les commandes de l’économie au marché, les indicateurs se sont gâtés et c’est une tendance à la paupérisation des classes moyenne et modeste que l’on mesure depuis 30 ans.

Il faut maintenant deux revenus à une écrasante majorité de ménages. Ces deux salaires laissent aux familles( en dollars constants) un revenu discrétionnaire plus faible que le salaire unique de 1970.

Les très pauvres( revenu inférieur à la moitié du seuil de pauvreté) représentaient 43% du nombre total des pauvres en 2005, contre 28% en 1976. 5,5% de la population américaine, soit 16 millions d’individus, vit en état d’extrême pauvreté.
Les 1% d’Américains les plus opulents détiennent 2,3 fois plus de richesses que les 80% les moins favorisés.
13000 familles les plus riches engrangent un revenu annuel égal à celui des 20 millions de famille les plus pauvres.

Souscrire au système américain, c’est accepter de mettre en place un système d’imposition et d’avantages fiscaux qui favorise outrageusement les plus aisés au détriment des pauvres( le taux d’imposition des 0,01% des contribuables les plus fortunés est passé en 3 décennies de 70% à 35%). Ensuite, c’est consentir à transférer le poids des services publics de la sphère collective vers le domaine privé. Tout ce qui échappe à l’impôt échoit alors nécessairement au particulier. En pratique cela veut dire que la prospérité individuelle devient le facteur principal d’accès à certains « biens » essentiels comme la santé, la justice ou l’éducation.

La santé :

100 millions d’Américains possèdent une couverture déficiente et pour 47 millions d’entre eux c’est en fait une absence totale de couverture.

Aucun pays de l’OCDE n’affecte autant d’argent que l’Amérique à son système de santé, soit 15,3% du PIB (10,5 en France). Malgré cela, l’efficacité de cet effort est faible. Les Etats-Unis sont 22° pour l’espérance de vie et 23° pour la mortalité infantile. Selon l’OMS, les Etats-Unis apparaissent à la 37° place pour la qualité globale de leur système de santé.

Deux chercheurs américains trouvent, au terme d’une enquête, que le système de santé de leur pays inclut certes des poches d’extrême compétence, mais elles ne bénéficient qu’à 2 ou 3% de la population au plus, et aux citoyens les plus riches des autres nations qui viennent pour des traitements spécialisés. Dans l’ensemble, et excepté ces poches d’excellence, le système est de second ordre lorsqu’il s’agit de satisfaire au quotidien les besoins médicaux de la population au sens large .

En voulant appliquer les règles de l’économie de marché au domaine sanitaire, l’Amérique a créé le système de soins le plus coûteux, le plus inefficace, le plus dangereux et le plus barbare du monde civilisé.

M.Desmurget cite de nombreux cas concrets de ménages pauvres, couverts de dettes (parfois tout le long de leur vie) suite à des problèmes de santé. Les poursuites en justice sont fréquentes pour non-paiement de ces dettes( les sanctions pouvant aller jusqu’à la prison !) Les aides Medicaid et Medicare prévues pour les plus pauvres ne sont accordées qu’après des démarches administratives et peuvent être refusées à des ménages pourtant confrontés à d’inextricables difficultés.

Le travail :

On trouve facilement du travail en Amérique mais si les Américains travaillent plus qu’en Europe c’est pour faire face aux coûts de l’éducation, de la santé, du logement qui ont explosé sous l’effet du libéralisme.

Des millions d’individus travaillent à plein temps et vivent dans l’indigence et restent confinés sous le seuil de pauvreté.

Dire que des études supérieures seraient le remède au chômage est une illusion. D’après les projections du « Bureau of Labor Statistics », 47% des emplois disponibles en 2014 seront non qualifiés. Seuls 26% de l’ensemble des emplois demanderont une qualification universitaire de niveau bac+4.

Le code du travail américain est extrêmement sommaire. Il n’y a pas de congés payés, pas de préavis de licenciement. Une loi de 1993 prévoit 12 semaines de congés maternité, mais non payés. Il n’y a pas d’indemnité pour absence maladie.

En 2000 l’Amérique devançait, avec 25% de travailleurs pauvres, tous les autres pays industrialisés (19,5% au Royaume-Uni, 13,5% en France et en Allemagne).

Or, la pauvreté exerce un large effet négatif sur la stimulation cognitive et la stimulation cognitive exerce un large effet positif sur le développement intellectuel. La majeure partie de l’effet de la pauvreté sur le développement opère par cette voie.

La situation des actifs américains n’a pas toujours été aussi difficile. Elle s’est en fait largement dégradée dans les 25 dernières années après la présidence de Reagan. L’économie a alors détruit un grand nombre d’emplois manufacturiers stables, bien rémunérés et porteurs de solides avantages (assurance maladie, congés payés, retraite) pour des postes de service à bas salaire, dépourvus de bénéfices sociaux et exercés souvent à temps partiel.
Le rôle de l’impôt sur la solidarité nationale est très limité : 2% du PIB est utilisé pour venir en aide aux moins favorisés, contre 8% en Allemagne, 9% en France, 12% en Norvège.
Le nombre de syndiqués a diminué de moitié durant les 25 dernières années pour atteindre 15% en moyenne en 2005 et 7,8% dans le privé. Une véritable guerre silencieuse est livrée au mouvement syndical par les pouvoirs publics et les entreprises. Les règles pour la création d’un syndicat au sein d’une entreprise sont devenues très complexes.

La justice :

En Europe continentale, un juge professionnel instruit l’affaire aux frais du contribuable, à charge et à décharge.
Aux Etats-Unis, la procédure est de nature contradictoire. Lorsqu’un crime survient, la police enquête et transmet ses conclusions au procureur. Le procureur poursuit, il est là pour instruire à charge. Cette imputation s’oppose directement à celle de la défense. Le procureur saisit le juge qui joue le rôle d’arbitre.

Les procureurs ont tendance à requérir des peines très lourdes afin de s’assurer une réputation d’ incorruptibles justiciers. Cette pratique explique en partie pourquoi le taux d’incarcération est substantiellement plus élevé aux Etats-Unis que dans n’importe quel autre pays de l’OCDE : 725 pour 100 000 au lieu de 100 pour 100 000 France. Cela contribue, notamment dans la population noire, à retirer du marché du travail un grand nombre d’individus pauvres candidats au chômage.

Le système judiciaire américain fait peser sur les accusés des coûts de procédure importants, pour ne pas dire exorbitants. Le taux de condamnation dépend, pour un même crime, de la richesse financière et du statut racial de l’accusé.

L’école :

L’Etat fédéral contribue pour 8% au financement de l’école, le complément étant assuré par les états et les districts au plan local. Avec ce système, plus l’état régional et le district sont pauvres, moins l’école a de moyens.

Un rapport du Forum Economique Mondial a montré que l’Amérique se classait bonne dernière des pays développés pour la différence de qualité des écoles accessibles aux enfants riches et pauvres.

Depuis 30 ans les écoles publiques sont devenues un terrain de jeu privilégié pour les compagnies commerciales et publicitaires. Par exemple, une société de télévision met à la disposition des écoles du matériel vidéo contre l’engagement de soumettre chaque jour les élèves à un flash d’information de 12 minutes dont 2 minutes de publicité.

Les enseignants incompétents sont légion en Amérique qui ne montre pas de bons résultats dans l’enquête PISA.

Cependant, il est clair que des écoles privées de haut niveau présentent des bilans substantiellement supérieurs à la masse des institutions publiques. Ces écoles ne s’adressent, de par leurs structures de financement, qu’aux familles les plus aisées.

En fait, tout au bas de la pyramide, on trouve des écoles publiques pauvres, mal financées, conduisant à l’échec scolaire et à la désertion académique. A un niveau supérieur, on rencontre des écoles publiques aisées qui ouvrent aux classes moyennes les portes des universités de second choix et tout en haut de l’édifice, on discerne un système privé aussi onéreux qu’efficace. Ce système ouvre les portes des universités prestigieuses.

Le coût des études est de 5000 $ par an pour les universités publiques, 19000$ pour les universités privées. Un médecin formé dans le public aura dépensé pour sa formation 72 000$, 200 000$ dans le privé.


Pour conclure, reprenons les mots de l’auteur
 :

Notre « vielle Europe » si décriée pour ses systèmes sociaux prétendus obsolètes et stériles, serait bien inspirée, avant de déserter ses valeurs fondatrices, de mesurer précisément la nature du modèle qu’elle convoite. Fraternité, équité, humanisme, compassion, partage, ces mots ont certes un coût, mais ils sont ce qui nous rend digne de notre humanité.
Ma plus grande peur serait, que notre ignorance permette à la brutalité socio-économique du « nouveau monde » de déferler sur nos enfants, plus qu’elle ne l’a déjà fait.

Notes de lecture rassemblées par Joël Daniault
Saint-Ismier le 02/10/08


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